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Sommaire

Habitants des "Etats", n'oublions pas de remercier le SYTRAL

Grâce  à son investissement et à ses réalisations exceptionnelles 

les abris anti-aériens, du Boulevard des Etats-Unis ,

ont été déplacés, à proximité, Square René Picod

Il ne reste plus qu'à les visiter 

 Devoir de mémoire,

mise en condition du vécu pour les groupes scolaires,         

rapprochement avec l'actualité......

ils sont là pour un travail à la fois pédagogique 

et emblématique pour notre quartier.  

Implantés au coeur de la Cité Tony Garnier, ils sont un des éléments du vécu des habitants présents pendant la 2ème guerre mondiale.  Aujourd'hui, ils ont valeur de témoignage.  

Malgré tous nos efforts et les démarches entreprises pendant plusieurs mois pour obtenir un accord officiel, suite à l'acharnement de quelques uns à tout faire pour empêcher le CIL de poursuivre les visites commentées qu'il a mis en place depuis 2004, hélas, le couperet est tombé  en 2009 et l'accès nous en a été interdit.

Triste récompense pour notre travail, mais quelle joie de voir les abris sauvés.

 

 Contact :   cil.etatsunis@free.fr

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Le 17 septembre 2009

 

a eu lieu

 

au cours des Journées Européennes du Patrimoine

 

l'inauguration officielle des Abris anti aériens

 

nouvellement déplacés par le SYTRAL 

 

Square René Picod 69008 Lyon

 

(voir Galerie Photos page 3)

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 Les abris antiaériens du quartier des Etats-Unis

 
  Dans le cadre de la défense passive, créée en 1938 pour assister le Ministère de la Défense Nationale et de la Guerre, la construction d’abris et de tranchées est réalisées pour la protection des populations civiles.
 
 La Défense Passive a un rôle préventif contre le danger des attaques aériennes et dans la coordination des secours. Elle diffuse des consignes, informe sur la conduite à tenir en cas d’alerte…
 
 Les abris étaient généralement construits à une distance éloignée des bâtiments pour empêcher qu’ils ne soient endommagés par les décombres des bâtiments bombardés.
 
L’aménagement des caves en abris avait été prévu dans les immeubles d’habitation, administratifs et scolaires.
 
 Il semblerait que les abris antiaériens du boulevard des Etats-Unis, au nombre de trois, aient été construits en 1939. Au départ prévu comme tranchée provisoire, les abris furent réaménagés au cours de l’année 1939 en tant que tranchées permanentes avec des éléments de bétons armé. Ils mesuraient alors environ 130 mètres de long pour 500 personnes !
 
 Abandonnés à la fin de la guerre, les abris furent redécouverts en 1986 à la hauteur du numéro 64 du boulevard à la suite d’un accident provoqué par un poids lourd. Ils ont pu être conservés car ils dépendaient vraisemblablement d’immeubles d’habitations. Tous les abris lyonnais construits sous des édifices publics ont aujourd’hui disparu.
 
 Ces lieux se présentent sous la forme d’un long couloir en chicane, pour réduire l’effet de souffle des bombes et des coups directs. Les abris ne furent pas initialement conçus pour résister à un bombardement mais pour se protéger du gaz moutarde utilisé par les allemands durant la 1ère Guerre Mondiale.
 
 Plus de 60 ans après leur construction, après avoir résisté aux tonnes de bombes déversées sur la ville, les derniers abris antiaériens de Lyon furent récemment menacés de destruction par la construction de la nouvelle ligne de tramway. Les abris étaient, en effet, situés sur le tracé de la ligne T4.
 
 Grâce au soutien et à la mobilisation d’un grand nombre de personnes ainsi que la prise en charge des travaux par le Sytral, un des trois abris a pu être démonté et déplacé de quelques centaines de mètres plus loin, pour s’enfouir square Picod, à proximité du musée Tony Garnier.
 
 L’objectif du Comité d’Intérêt Local des Etats-Unis est aujourd’hui de faire de cet abri un lieu de mémoire et d’exposition ouvert au public, en hommage aux victimes civiles de toutes nationalités, sans oublier ceux qui aujourd’hui dans le monde, subissent encore la terreur des bombardements. (Celui-ci a d’ailleurs ouvert les abris pour les Journées Européennes du Patrimoine dès 2005 et 2006.)
 
 Site conseillé :  www.memoire-net.org
 
   
 

 Nous remercions tout particulièrement M Henri Doche

Secrétaire de l'Association de défense des sinistrés de St Rambert Ile Barbe 
(créée par M Léon Doche, son père, en octobre 1944)
pour nous avoir communiqué  :
un superbe témoignage des évènements du 26 mai 1944,
où il  relate ce qui s'est passé à Rochecardon et dans le quartier de l'Industrie qui à cette date appartenaient à la commune de Saint Rambert l'Ile Barbe
 ainsi que des photos de l'époque
(voir Galerie photos).
         
    26 MAI 1944 ..
 
 C’était une belle journée de printemps, une de ces journées qui annonce déjà l’été désormais tout proche et malgré la guerre et les épreuves supportées depuis de longs mois on se sentait heureux d’être encore en vie   , heureux d’avoir survécu à ce que les prévisions les plus pessimistes nous avaient annoncé comme la fin du monde. On attendait avec impatience la libération, l’arrivée des américains. Nos vœux allaient être exaucés.

 C’était un vendredi. J’allais au cours complémentaire [1] place de Serin, en bas de la montée des Esses. Encore un jour de classe et puis ce serait le week-end de Pentecôte. Mardi prochain commenceraient les épreuves du brevet élémentaire, le ministère de l’instruction publique ayant décidé d’avancer la date des examens compte tenu de la situation et des risques courues par les populations urbaines. 

Depuis plus de trois quarts d’heure nous avions entamé notre dernier cours de géographie de l’année ; si l’on s’en tenait scrupuleusement au programme nous n’aurions pas la possibilité de le voir entièrement en classe. Ce matin là on étudiait le Maroc. Restaient encore quelques chapitres que nous serions contraints d’étudier seuls à la maison au cours des trois jours à venir. . Placé près de la fenêtre, je jetais un coup d’œil à l’extérieur en direction du clocher de l’église Saint Charles [2]. Il était un peu plus de dix heures moins quart ; dans moins d’un quart d’heure ce sera la récréation. A peine avais-je retourné la tête que les sirènes se mirent à hurler annonçant une nouvelle alerte. Déjà la veille, vers midi quarante cinq, la banlieue sud-est avait été la cible des bombardiers américains ; parmi les cinquante victimes de ce raid, Roger Renoud-Grapin. Il avait dix sept ans et habitait chez ses parents rue Pasteur, aujourd’hui rue Laborde, dans le petit immeuble construit en contrebas de la voie du chemin de fer.

 Tandis que mes camarades de classe, sous la conduite des professeurs, partaient se mettre à l’abri sous le tunnel de la Croix-Rousse [3], j’enfourchais mon vélo et revenais à l’Industrie pour me mettre à la disposition du chef de poste de secours basé à l’école rue Ferdinand Buisson , en l’occurrence monsieur Quay-Bizet auprès de qui j’étais affecté en qualité d’agent de liaison. Tout était calme, le ciel uniformément bleu. Je passais le long de la gare d’eau, ne pensant nullement la voir en cet état pour la dernière fois. J’arrivais rue des docks. Personne à l’extérieur. J’allais vers le centre de secours puis revenais à l’angle des rues des docks et Jean Marcuit .Là je rencontrais le Frisé, le conducteur du Coucou. Il venait de garer sa locomotive dans son hangar en attendant la fin de l’alerte et la possibilité de reprendre la manœuvre entre les usines du quartier et la gare de Vaise.

 Madame Gobet et son fils Bernard âgé de quatorze mois, accompagnés de madame Lyaudet venaient de quitter leurs appartements et se rendaient dans les jardins qui s’étalaient alors de la rue des docks jusqu’au quai, le long de la rue Jean Marcuit. Comme beaucoup de personnes qui redoutaient de se voir englouties sous des monceaux de gravats, elles pensaient être plus en sécurité à l’air libre.

 Ainsi le Frisé et moi avons discuté pendant plus d’une demi-heure. Il me connaissait bien depuis ma naissance. A un moment donné il me dit :   

- « …ce ne sera encore pas pour nous pour cette fois .. »

Quelques minutes s’écoulèrent et puis on perçut dans le lointain un ronronnement continu qui allait s’amplifiant au fil des secondes. Je regardais ma montre : il était presque onze heures moins quart. Soudain le fracas des bombes vint percer le silence qui s’était installé depuis près d’une heure. Cela semblait venir de derrière la Croix-Rousse : était-ce Vénissieux, Villeurbanne encore une fois ? Et puis surgissant de derrière la colline de la Croix-Rousse les premiers avions apparurent. Ils passaient juste au dessus de la rue Jean Marcuit et filaient droit en direction de Saint Didier. De part et d’autre des formations de bombardiers qui brillaient au soleil comme des poissons argentés, les chasseurs chargés d’assurer leur protection paraissaient plus sombres.

 On avait entrepris de les compter : quatre vingt cinq, quatre vingt six .. Et il y en avait encore derrière. (au total cent vingt quatre) A ce moment les avions de tête qui avaient dû amorcer un virage lâchaient leurs premières bombes sur Vaise. Instinctivement, le Frisé et moi, nous nous couchions sur le sol. Quelques secondes plus tard, profitant d’une accalmie, je remontais sur mon vélo et me dirigeais en direction du quai où je pensais me mettre à l’abri le long du mur de soutènement du parapet et même si j’en avais la possibilité remonter vers l’Ile Barbe. A peine avais-je fait une trentaine de mètres que le souffle d’une bombe tombée tout près vint écrouler en partie le mur de mâchefer qui longeait la rue Jean Marcuit et le souffle me précipita sur le sol. Sitôt relevé je poursuivais mon chemin et atteignais enfin le quai. Je me trouvais alors à hauteur du café Lacroix lorsqu’une nouvelle vague de bombes fut lâchée ; je décidais de ne pas aller plus loin. Je m’approchais du parapet, l’escaladais et saisissant mon vélo des deux mains, l’une tenant le guidon, l’autre la selle, je sautais sur la berge, quatre mètres plus bas. Plus tard, revenu à plusieurs reprises à cet endroit je me suis souvent posé la question :

     - «  dans des circonstances normales, aurais-je eu le courage ou plutôt l’inconscience de tenter un tel (exploit)…franchement, non ».

      A partir de cet instant, ce fut un bombardement continu. De l’endroit où je me trouvais, je distinguais les bombes qui tombaient dans la Saône en soulevant d’énormes gerbes d’eau, créant des remous qui faisaient tanguer les péniches amarrées sur la rive. D’autres, plus discrètes, se contentaient d’un plouf et allaient se planter dans le fond vaseux sans exploser, combien s’y trouvent-elles encore aujourd’hui ? Tout le sol tremblait sous mon corps. Cependant j’étais relativement calme. Alors que ceux qui m’entouraient, face contre terre, tentaient de se protéger la tête avec leurs bras, de mon côté, confiant dans l’efficacité de mon casque, je pouvais la relever et regarder aux alentours. Je me souvins d’une leçon d’histoire de l’année précédente, celle de Martin Luther, encore jeune homme et qui pris dans un violent orage au milieu d’une forêt fit le vœu de devenir prêtre s’il en réchappait. Je ne pensais pas du tout à l’imiter dans cette voie et me contentais de faire confiance à Saint Antoine, patron de mon grand père paternel décédé quelques années plus tôt, et dont une petite statue le représentant se trouvait dans ma chambre. Je n’imaginais pas qu’il put m’abandonner.

 Couché près de moi se trouvait l’un des frères Barnéoud, l’aîné, celui qui travaillait à la Pétronaphte. Nous étions ainsi une dizaine à avoir trouvé refuge au pied du parapet. Pourquoi un tel endroit ? Il faut dire que sur des photos de presse ou dans les actualités cinématographiques on nous montrait souvent des combattants se protégeant ainsi des attaques ennemies.

 Parti du pied de la grue de chez Bonnet-Spain (à hauteur du hangar de la Navigation) un pêcheur avait choisi de traverser la Saône et d’aller se mettre à l’abri sur l’autre rive vers Lyon-Plage (aujourd’hui l’hôtel Métropole). Je me demandais s’il parviendrait à destination tant sa barque était chahutée par les vagues et pouvait à tout moment être retournée par une bombe tombée à proximité. Cette fois-ci, il avait eu de la chance, tout s’était bien passé pour lui. Malheureusement la chance n’est pas toujours au rendez-vous ; le 6 août suivant, ce pêcheur, monsieur Louis Michaud figurera parmi les victimes.                                         

 Le silence revint vers onze heures. Mais était-ce fini pour cette fois ? De temps à autre on percevait le bruit de petites explosions, le sifflement strident de la vapeur qui s’échappait des chaudières des locomotives endommagées. Je remontais sur le quai. Des hommes et des femmes hébétés, certains avec des vêtements déchirés, les autres présentant des blessures venaient de Vaise, fuyant l’enfer et ne sachant où aller, répétaient :

-« …rue de Saint Cyr, il n’y a plus rien rue de Saint Cyr …ça brûle tout … »

 Profitant de l’accalmie, je remontais en direction de chez Rivoire et Carret. Une dizaine de personnes étaient massées là et parmi elles la famille Petitjean, des ferrailleurs, qui habitait au rez de chaussée 59 quai de l’Industrie. Je m’arrêtais et écoutais ce que racontaient des rescapés de la rue de Saint Cyr. Qu’en était-il de la rue des docks ? Je l’avais quitté au moment où les premières bombes étaient larguées. D’autres l’avaient-elles atteinte ? D’où nous nous trouvions un grand rideau de fumée noire barrait une partie de l’horizon mais nous ne pouvions discerner avec précision sa source. Au dessus de nous, le ciel était redevenu serein comme si rien ne s’était passé. Chacun de ceux qui se trouvaient là essayaient de se rassurer mutuellement, n’osant imaginer ce qui l’attendait. Les minutes n’en finissaient pas de s’écouler. Cela faisait bien une bonne demi-heure que les escadrilles de bombardiers étaient reparties vers leur base de Foggia en Italie. Au moment où n’en pouvant plus d’attendre davantage et m’apprêtais à rejoindre le poste de secours, le hurlement continu des sirènes annonçait la fin de l’alerte. Ne sachant dans quel état se trouvait la rue Ferdinand Buisson, j’empruntais le quai puis la rue Jean Marcuit. Je ne constatais aucun dégât si ce n’était la brèche dans le mur de clôture des jardins le long de cette rue. Rue des docks, au milieu de la chaussée un cerisier déraciné par l’explosion de la bombe tombée dans les jardins avait été projeté au dessus de la rangée de maisons et était venu s’échouer devant le bureau de tabac d’Etienne Douillet. Aucun immeuble n’avait été touché sérieusement. Seuls des bris de vitres et des fissures de galandages étaient à déplorer. Ma mère et ma grand mère étaient remontées de la cave où elles avaient trouvé refuge. Mon père avait déjà rejoint le poste de secours où il était brancardier. Mon frère et ma sœur se trouvaient encore à l’école.

 Comme prévu , je me mettais à la disposition du responsable du centre de secours pour assurer les liaisons jugées nécessaires. Cela peut paraître un peu surréaliste en 2001, mais il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Comment communiquer lorsque les lignes téléphoniques sont détruites ? Les postes de liaison radio étaient sévèrement contrôlés et officiellement réservés aux administrations. Le téléphone portable n’existait pas. La pénurie d’essence faisait que le recours à la bicyclette restait le seul moyen pour garder le contact avec les personnes ou administrations impliquées dans la coordination des secours.

 Dès les premières minutes qui suivirent la fin de l’alerte, sœur Chancerelle, à la fois infirmière et institutrice à l’école libre Saint Camille, aidée par une de ses sœurs en religion (soeur Ermangarde, si je me souviens bien de son nom ) était à pied d’œuvre. Les larges manches de leur longue robe noire retroussées, elles s’affairaient, dévêtant les blessés, nettoyant et pansant les plaies tandis que le docteur Pelottier prenait en charge les plus sérieusement touchés.

 Rapidement arriva en renfort, accompagnée de sa jeune sœur, mademoiselle Pinet. Elle était infirmière à l’école. Les blessés commençaient à affluer sous le préau couvert de l’école des garçons où quelques jours plus tôt s’était déroulée la fête de fin d’année. Parmi ceux dont je me souviens, un fils Glasson qui habitait à Rochecardon. Ce devait être Prosper, il était atteint dans le dos.

 Au moment où les enfants sortaient de l’école, les premières victimes étaient amenées à la chapelle ardente qui avait été dressée dans la salle des fêtes de la paroisse. Je vis ainsi mon père faisant équipe avec son cousin Joseph1 porter sur un brancard l’une de celles qui avaient été touchées par la chute du mur à l’angle des routes de Saint Cyr et de Saint Didier .De leur côté les deux vicaires de la paroisse , les pères Léchère et Audibert ne ménageaient pas leurs efforts , apportant leur aide tant matérielle que spirituelle .

 J’appris que madame Gobet, son fils Bernard et madame Lyaudet avaient trouvé la mort dans le jardin. Vraisemblablement fauchés par la bombe dont le souffle m’avait mis à terre et écroulé une partie du mur de clôture en mâchefer alors que je tentais de rejoindre le quai. Tout au long de l’après midi la liste des victimes ne cessa de s’allonger.

 Des bombes étaient tombées au croisement des routes de Saint Didier et de Saint Cyr. Il y avait de nombreuses victimes .Faute d’ambulances et de véhicules officiels en nombre suffisants toutes les entreprises mettaient leurs camions à la disposition des services d’interventions. Francis Charrin qui travaillait à l’entreprise de bâtiment Rose et Delard était présent avec son camion. Il avait aidé à rassembler les corps des victimes qui reposaient sous une bâche. Il s’agissait maintenant de les charger sur le plateau du camion plus étudié pour le transport de sable et de sacs de ciment. Tandis que Francis saisissait le corps de madame Desbos par les épaules, Etienne Douillet qui avait spontanément répondu aux besoins de la défense passive, saisissait les pieds, qui détachés du reste du corps lui restèrent dans les mains. A quelques pas de là, Colette Houtman était morte étouffée par les gravas qui l’avaient recouverte suite à l’éboulement du mur bordant le début de la route de Saint Didier.

On était sans nouvelle de madame Bourdin .Elle habitait au 62 rue des docks et s’occupait de l’Action Catholique Féminine. Le matin même elle était descendue à Vaise, vraisemblablement pour une réunion d’information comme elle avait coutume de s’y rendre chaque semaine. Sa fille, Maria Tardy partit à sa recherche et après bien des tentatives finit par     l’identifier grâce à ses mains, ses mains déformées par des rhumatismes, ce qui ne pouvait laisser aucun doute sur sa triste fin.

On apprenait que madame Gros avait été très sérieusement blessée, atteinte par de nombreux éclats. Elle était hospitalisée à l’Hôtel Dieu et allait devoir y rester de nombreux mois. Surprise à Vaise alors qu’elle se rendait à la visite des nourrissons (c’était le terme employé pour désigner les visites post- natales), elle avait eu la présence d’esprit de protéger sous elle son dernier né. Après une longue et pénible série d’interventions, de soins et de convalescence, grâce à son courage madame Gros parvint à surmonter ces terribles épreuves et aujourd’hui âgée de quatre vingt treize ans peut profiter d’une retraite sereine .à la maison Jean Zay à Gorge de Loup.1 Madame Ollier qui se trouvait près d’elle avec sa fille Huguette se releva sans une égratignure.

J’accomplissais les quelques missions que l’on me confiait, portant ici ou là une lettre, un dossier, une information .. En fin d’après midi je me rendais dans les jardins, là où était tombée la bombe qui aurait pu mettre fin à mon équipée. Tout autour du cratère d’environ huit mètres de diamètre sur trois de profondeur creusé dans la terre meuble, un merlon de plus d’un mètre de haut affleurait par endroit l’extrémité des branches basses de l’un des cerisiers de monsieur Emile Guillaud. Ce 26 mai pris dans l’action, je n’avais pas pris le temps de manger. Sans doute n’en avais-je pas éprouvé le besoin ou l’envie. Les cerises étaient mures. Mais à cette heure et à leur vue, je ne pouvais pas résister. J’escaladais le talus et (me mettais à table). Combien en ai-je mangé ? Je ne sais pas ; je ne pouvais pas m’arrêter, comme si le fait de me goinfrer me permettait d’oublier ce que je venais de vivre.

Mes parents avaient un chat, un gros chat tigré noir et or  Il nous avait été donné le 16 juin 1940 par des soldats belges qui battaient en retraite devant l’avance allemande. C’était leur mascotte, ils l’avaient appelé Minouche. Ma mère avait hésité. Nous devions déjà projeté d’accueillir un des chatons que la chatte de madame Bonnet attendait prochainement. Finalement Minouche resta à la maison. Chaque jour il avait pris l’habitude d’aller s’étendre au soleil dans le jardin. Ce 26 mai il n’avait pas dérogé à ses occupations. En début d’après midi ma mère s’inquiéta de ne pas l’avoir revu. Ce n’est que plus tard qu’il revint, se traînant péniblement, mais sans blessure apparente. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait une fracture du train arrière ; c’est ce qu’avait constaté Marius Gotteland, le vétérinaire de Vaise, un fidèle ami de mon père, qui était venu nous rendre visite. Autant mon père abattait sans état d’âme boeufs, veaux et moutons, autant il ne pouvait envisager mettre fin à l’existence de son chat. On installa donc Minouche sur une couverture dans un coin de la cuisine et c’est là qu’il nous quitta le 5 juin. Entré dans notre maison la veille de la demande de l’armistice, il repartait la veille du débarquement en Normandie. Il a été enterré dans le jardin.

 Peu avant la tombée de la nuit, le commandant du groupement de gendarmerie du Rhône, toujours chaussé de ses éternelles bottes noires de cavalier vint faire un tour dans le quartier et s’arrêta longuement au croisement des rues des docks et Jean Marcuit avant de se rendre à la chapelle ardente pour s’incliner devant les victimes. A ce moment un camion chargé de cercueils empilés les uns sur les autres remontait du quai et allait déposer sa cargaison à la chapelle ardente. Simples cercueils de sapin, sans ornement, fabriqués à la hâte et dont des clous déjà plantés sur les couvercles suffiraient pour les fermer. ..

Et puis la nuit commença à tomber. Les proches des victimes qui étaient venu apporter quelques habits, un drap pour leur assurer une sépulture plus digne regagnaient leurs domiciles, recueillant au passage les marques de sympathie de ceux qui bien que fortement éprouvés, ne ressentaient pas la douleur d’avoir perdu un être cher.

La nuit fut courte. Vers minuit les sirènes retentirent à nouveau. Aussitôt la rue des docks fut envahie par une longue file de personnes cherchant à s’éloigner le plus possible des lieux qui pouvaient éventuellement être une nouvelle cible. La nuit était claire, c’était la pleine lune ; déjà on distinguait dans le bas de la rue, des groupes venant dans notre direction. Plus on avançait, plus on rencontrait de voisins sortant de leur allée et qui venaient se joindre à nous. Le nombre de caves agrées comme abri –refuge était suffisant pour accueillir la population mais bien peu de personnes leur faisaient confiance. Opinion que de nombreux exemples vécus ce jour ne pouvaient que conforter. Nous marchâmes ainsi jusqu’à la hauteur du barrage de l’Ile Barbe. Là notre groupe s’assit sur l’herbe en attendant le signal de fin d’alerte. Tandis que les enfants s’endormaient, les parents discutaient des événements de la journée écoulée, des amis, des connaissances disparues .De mon côté je tentais d’imaginer ce que serait le proche avenir. Enfin vers trois heures nous pûmes rejoindre nos domiciles respectifs.

 Les journaux de ce 27 mai révélaient l’ampleur du désastre .C’était terrifiant et monstrueux, même si pour des besoins de propagande le bilan humain était surestimé. Hormis les dégâts occasionnés ça et là par des bombes égarées ( dans les jardins rue Jean Marcuit , au Casino , à Rochecardon , à Val Rozay et jusqu’à Saint Didier ou au Pont d’Ecully, l’église Saint Pierre de Vaise ) , toute la rue de Saint Cyr du quai de la gare d’eau jusqu’au numéro 110 , la gare d’eau elle-même , la place de Paris , l’église de l’Annonciation et la gare SNCF n’étaient plus qu’un champ de ruines . Garée sur une voie le long du chemin Mouillard le train sanitaire du SIPEG n’avait pas échappé à la destruction .Dans tout ce périmètre ce n’était qu’une suite d’entonnoirs, de ruines fumantes, de façades éventrées vidées de leur contenu. De différents points montaient des panaches de fumées noires. Aux odeurs âcres d’huile surchauffées s’échappant des boites de thon stockées dans les entrepôts des magasins généraux et qui explosaient sous l’effet de la chaleur des flammes des incendies , se mêlaient des effluves de caramel provenant des sacs de sucre promis eux aussi à la destruction . Je me souviens bien de ces boites de thon peintes de couleur kaki sur la tranche et dont certaines devaient peser deux ou trois kilos, peut être cinq. Le bâtiment qui les contenait était éventré et un grand nombre de ces boites s’offraient à la convoitise du passant qui en ces temps de disette ne regardait pas à prendre des risques et à s’avancer pour en récupérer afin d’améliorer son ordinaire.  

 La rue de Saint Cyr était impraticable dans des conditions normales. Les pavés avaient volé de toute part, les murs des habitations s’étaient écroulées sur les trottoirs, des cratères de bombes ponctuaient la chaussée, les rails des trams arrachés de leurs traverses se dressaient vers le ciel. Le spectacle était le même le long du chemin Mouillard. Seul le quai permettait d’accéder à Vaise sans trop de difficultés malgré l’obstruction de la chaussée par la chute d’une bombe sur l’immeuble du café de la Marine.

 L’électricité fut très rapidement rétablie. Pour le téléphone cela demanda plus de temps, ce qui justifiait ma présence permanente au poste de secours.  

Vers onze heures deux brancardiers ramenaient une dernière victime que l’on venait de retrouver. Il s’agissait de madame Sarron domiciliée 6 montée de la Dargoire .

 Les blessés les plus gravement atteints ayant été dirigés vers les hôpitaux, seuls revenaient au poste de secours ceux dont il fallait refaire les pansements. La cantine scolaire servait à midi des repas aux sinistrés ainsi qu’aux volontaires attachés au centre de secours, dont moi-même ...

Pour déblayer les voies et rétablir le trafic SNCF un contingent de jeunes des chantiers de jeunesse fut dépêché sur les lieux. Il avait été décidé en haut lieu qu’ils prendraient leur repas eux aussi à la cantine

 Ce fut l’un d’entre eux qui m’apprit que toutes les sessions d’examens étaient ajournées et reportées à l’automne, ce qui me fut confirmé au cours de l’après midi par la TSF. Je n’attachais pas une attention particulière à ce jeune homme qui semblait bien au courant de ces détails. Quelques années plus tard je devais le retrouver à RVA .Sorti de l’école normale juste avant d’effectuer sa période aux chantiers il avait depuis quitté l’enseignement. Nous devions par la suite travailler proche l’un de l’autre durant plus de vingt années. Il s’agissait de Raymond Filhol.

 En fin d’après midi, j’allais à la demande du chef de poste, porter une lettre à la préfecture. A l’intérieur de la ville les événements de la veille ne semblaient pas avoir perturbé le cours de la vie quotidienne. Aux Terreaux, aux Cordeliers les promeneurs attablés aux terrasses des cafés semblaient satisfaits de pouvoir profiter de cette agréable fin de journée. Seuls les cinémas et autres salles de spectacles devaient rester fermés jusqu’au mardi 30 en signe de deuil.

 Nous n’avons pas connu d’alerte depuis cette nuit. Il en sera de même pendant quelque temps.

 Triste jour de Pentecôte ; le beau temps persistant n’arrivait pas à dissiper le sombre voile d’amertume et d’espoirs déçus. La chaleur pesante ne facilitait pas la conservation des corps mutilés. On recherchait de la sciure pour éponger des écoulements sous certains cercueils. Où trouver un sac de sciure un dimanche après midi ? Claudy et les autres menuisiers étaient fermés. Quelqu’un pensa à mon père. (Il était alors une habitude dans les boucheries d’utiliser de la sciure humidifiée pour nettoyer le sol du magasin) Les sacs étaient stockés dans la cabane du jardin qui par miracle avait résisté au souffle de la bombe tombée à moins de dix mètres.. Il m’envoya en chercher un et le porter là où on l’attendait.

 Lundi de Pentecôte. Avant la guerre se tenait la vogue sur l’Ile Barbe. Comme cela semblait lointain et pourtant pas si loin. Aujourd’hui beaucoup d’habitants de l’Industrie feraient ce même trajet, emprunteraient la rue Ferdinand Buisson puis le quai de la Sauvagère, mais pour une toute autre raison. Les dates des cérémonies des obsèques des victimes avaient été fixées au lundi et au mardi. A Saint Camille, ce serait ce lundi. Après que les cercueils aient été sortis et disposés à même le sol devant l’entrée de l’église, les pompiers de Saint Rambert encadrés par le lieutenant Jean Baptiste Chopin, firent une haie d’honneur. Le commandant du groupement de gendarmerie du Rhône était là ainsi que l’adjudant Colin, chef de la brigade de Saint Clair dont dépendait la commune de Saint Rambert.

Une foule nombreuse attendait lorsqu ’arriva le cardinal Gerlier, accueilli par le père Bacheré et ses vicaires. A l’issu d’une cérémonie brève mais très émouvante où les sanglots se mêlaient aux gazouillis des oiseaux perchés dans les platanes tout proches, les cercueils furent chargés sur deux camions mis à disposition par la brasserie Velten et le Casino et prirent la direction du cimetière de la commune.

 Pour nourrir les sinistrés et le contingent des chantiers de jeunesse, il fallait s’approvisionner en vivres. Il fallait se rendre rue Saint Hélène dans un dépôt dépendant de l’institution Saint-Marc situé face aux bâtiments de la gendarmerie. Il fallait trouver un moyen de transport. Monsieur Jacques Velten, patron de la brasserie proposa de mettre à notre disposition un cheval et une charrette de livraison. Il était préférable que quelqu’un bien habitué aux chevaux se charge de l’attelage. Et c’est ainsi que j’accompagnais mon père dans cette ultime mission qui m’avait été confiée ce mardi 30 mai. Il faisait encore très chaud en cet après midi .Après avoir chargé les caisses de vivres qui nous étaient attribués nous avons remonté la rue Saint Hélène de quelques dizaines de mètres pour nous arrêter chez un collègue de mon père monsieur Cusin qui tenait une boucherie. On en profita pour se désaltérer avant de prendre le chemin du retour. Comme je l’avais constaté trois jours plus tôt les tragiques événements que Vaise et la Guillotière avaient vécus ne semblaient pas avoir beaucoup affecté le cours de la vie dans les quartiers du centre.

               Désormais, il n’y avait plus d’espoir de retrouver des survivants, les communications étaient rétablies tant bien que mal, il ne restait plus qu’à déblayer les ruines. Cela allait demander plusieurs années.

 Ce même jour la radio invitait tous les candidats aux examens précédemment reportés à prendre contact avec leur chef d’établissement en vue de se présenter dès le lendemain dans les centres prévus à cet effet

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                          VICTIMES DES BOMBARDEMENTS

                       A L’INDUSTRIE ET A ROCHECARDON

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                                            Le 25 MAI 1944  

                               Roger Renoud – Grapin   17 ans

                                       Le 26 MAI 1944      
Laetitia Aulas née chaintreuilt 46 ans                                                                   Claude Balmont 56 ans
Henri Balmont 16 ans
Pierre Boachon 48 ans
Fanny Bonnet née Polossat 45 ans
Marie Bouillard née Berthiller 46 ans
Françoise Bourdin née Bernard 56 ans
Edmonde Carle née Valentin 22 ans
Jeanne Charbellet née Champel 53 ans
Claude Charbellet 58 ans
Marie Clément née Galibert 54 ans
André Communieux 15 ans
Eléonore Favre née Neveu 43 ans
Renée Favre 16 ans
Marie Gobet née Beaumont 32 ans
Bernard Gobet 14 mois
Colette Houtmann 9 ans
Félicie Laurent 49 ans
Marie Lyaudet née Bal 62 ans
Anthelme Naton 46 ans
Henriette Peyrard née Desbos 74 ans
Hélène Peyrard 52 ans
Jean Reynaud 52 ans
Suzanne Reynaud née Rol 46 ans
Josette Reynaud 19 ans
Simone Roux née Bonvallot 28 ans
Hortense Sarron née Barsu 38ans 


                       Sur cette liste figurent les noms des victimes habitant sur l’ensemble des quartiers de l’Industrie et de Rochecardon tels qu’ils ont été inscrits sur les registres de l’état civil de Saint Rambert l’Ile Barbe, y compris ceux des personnes qui à cette époque dépendaient du 5ème arrondissement de Lyon

Manque à cette liste madame Valentin, née Portalier retrouvée quelques jours plus tard dans les décombres de sa maison rue Bourget. Elle était l’épouse d’Edmond Valentin et la mère d’Edmonde épouse de Louis Carle. Domiciliée sur Lyon et n’ayant pas été ramenée à la morgue de l’Industrie, elle ne figure pas sur le monument aux morts de Saint Rambert.

 Il aura suffi de moins d’une heure pour que tout un quartier soit anéanti. Près de soixante après ce tragique &eac